• Date : 05/11/2015
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Une autre histoire des Alpes mise en lumière

3 passionnés remettent en cause l'histoire convenue sur les premières ascensions des sommets alpins. Petit compte rendu d'une belle grande conférence !

Nous étions le 23 octobre 2015 à Pelvoux pour suivre la conférence d’Olivier Joseph et de Paul Billon-Grand “Une autre histoire des Alpes - Les ascensions oubliées des officiers géographes et des habitants des Alpes du Sud (1750-1850)”. Voici un rapide compte rendu de cette belle soirée, augmenté de nos recherches, qui nous a permis d'apprendre que le Viso a été gravi 110 ans avant la date que tout le monde avait en mémoire, à savoir l'ascension de 1861 par William Mathews, Frederick William Jacomb, Michel Croz et Jean-Baptiste Croz).

NB : une conférence devrait être organisée dans le Queyras pendant l'été 2016. Depuis la conférence de Pelvoux, une conférence similaire a été organisée à la Société d'Etude des Hautes-Alpes le 6 novembre à Gap, ainsi qu'à Briançon (Arnica Montana, 10 février 2016).

 

 

Les recherches menées suite aux 150 ans de l'anniversaire de la Barre des Ecrins

Ces recherches menées par Olivier Joseph  - historien (qui édite l'excellent site vallouise.info) et Paul Billon-Grand - toponimiste, et par Eugenio Garoglio (CeSRAMP – Université de Turin), avec la collaboration d’Alexandre Nicolas (cartographe expert de Pelvoux - voir son site Le cartographe).

L'idée de creuser ce sujet leur est venue à l'occasion de al commémoration Anniversaire 150 ans ascension des écrins (25 juin 1864 première ascension barre des Écrins dans le massif des Écrins par les Anglais A. W Moore, Horace Walker et Edward Whymper, guidés par le chamoniard Michel Croz et le suisse Christian Almer). L'ascension de la Barre des Écrins est un événement, car elle était jusqu’au rattachement de la Savoie à la France (1860), le plus haut sommet français. C'est donc marque une date importante. Elle fait entrer le massif des Écrins dans l’histoire de l’alpinisme sportif.

Mais pourquoi avoir attendu 1864 pour gravir les Ecrins, comment s'y sont-ils pris? Paul Billon-Grand et Olivier Joseph s'interrogent et lancent des recherches sur les écrits disponibles, pour mettre à jour une série d’ascensions majeures oubliées : "dans les années 1750, puis dans les années 1850, la réalisation des cartes dites de Bourcet et de l’État-Major a nécessité d’importants travaux de géodésie au coeur des Alpes du Sud. Pour trianguler puis dresser ces cartes, les officiers et les habitants des vallées concernées ont escaladé des dizaines parmi les plus hauts sommets de nos massifs, dont le Viso et la Barre des Écrins".

 

Les premières ascensions et cartographies : ce que l'on pensait savoir jusqu'à présent

Les Anglais viennent en masse dans les Alpes à compter de 1815 (Napoléon permet aux anglais de revenir), s'en suivent plusieurs années de l'âge d'or de l'alpinisme : des alpinistes à barbes (mode capillaire en Angleterre) entrée en dissidence religieuse ou via à vis de la royauté (des socialistes qui s'opposent à l'expansionnisme anglais) parcourrent les montagnes et ont gravi les plus hauts sommets des Alpes. Jusqu'au tragique accident de 1865 (première ascension du  Cervin), qui a stoppé les ascensions.

Les Anglais ont certes gravi les Ecrins en 1864, mais ils ne sont pas partis de rien : dès 1854 la premiere cartographie du briançonnais était établie, et Whymper l'avait en main, elle était connue des Anglais.

Mais d'où venait-elle? Donc en 1864, les Anglais ne sont assurément pas les premiers à découvrir les sommets, en réalité les officiers militaires y sont venu depuis longtemps, comme vont le prouver les recherches de nos 4 passionnés.

 

Les ascensions de 1750-51

L'excellent site Bibliothèque Dauphinoise de Jean-Marc Barféty nous en dit plus sur le contexte de l'époque : à cette époque, la France est en guerre dans les Alpes entre 1742 et 1748, et a besoin de relever précisément ses frontières et le territoire. Elle cherche à avoir une meilleure connaissance des passages et cols vers le Piémont, dans le cadre des conflits entre la France et le Piémont, afin d'affiner sa stratégie militaire.

De famille notable protestante, Pierre Joseph de Bourcet se met au service des rois de de France: 

  • Bourcet est missionné pour relever d'abord le territoire du Comté de Nice envahi par la France
  • Le Traité d'Aix-la-Chapelle de 1748 (guerre de succession d'Autriche) sera même négocié sur la bases des cartes de Broucet : le Comté de Nice tout comme la Savoie seront restitués à l'Autriche, plus précisemmnt à Charles-Emmanuel III (Duc de Savoie, Prince de Piemont, Roi de Sardaigne)
  • Le ministère de la guerre lui demanda ensuite de poursuivre le relevé sur la frontière du Dauphiné, de 1749 à 1754, qu'il réalise avec son frère cadet "Bourcet de la saigne".

C'est la première grande carte en vision orthogonale, dit Carte de Pierre Joseph Bourcet 1749/1755, qui a été finalisée vers 1770. Ces cartes précises sont aquarellées et dessinées au 1/14400e. De très nombreux détails y figurent : maisons, cabanons, chemins, rivières, etc.

Ces relevés servirent notamment pour le traité de Turin (ou traité des limites) signé le 24 mars 1760 entre le royaume de France et le royaume de Piémont-Sardaigne, ou encore en 1792 lorsque la France entre en guerre contre l’Autriche et le Piémont. En 1793 parait le complément des cartes : "Noms, situation et détails des vallées de la France le long des grandes Alpes dans le Dauphiné et la Provence et de celles qui descendent des Alpes en Italie depuis la Savoie jusqu'à celle de Saint-Etienne au comté de Nice" du marquis de Pezay, description littérale des vallées, routes, rivières, etc. présents sur les cartes.

Nos 4 chercheurs remarquent très vite les signaux géodésiques :

Les documents de triangulation observés par nos 4 passionnés, complétés par une reconstitution en 3D des cartes, permettent de confirmer que les sommets ont tous été monté en 1750. En 1750 ou 1751 Bourcet, Bourcet de la Saigne, ses officiers et des habitants sont bien montés sur le Mont Viso (3841m), 110 ans avant les premiers anglais ! Donc en 1750 les officiers ont les cartes, et en 1751 Bourcet dissocie bien Pelvoux et les Ecrins sur ses cartes, contrairement à ce qu'on disait. Et il y sont montés !

Les ingénieurs géographes connaissent les vallées car les habitants connaissent. On trouve les traces de ces ascensions dans les comptes et billets des trésoriers qui sont une mine d'or, et qui permettent de mieux comprendre le process de pose de signal et la triangulation :

  • Le signal est posé par les habitants. "Les officiers étaient systématiquement accompagnés dans ces ascensions par trois habitants des vallées qui portaient les instruments de mesure, et d’un autre qui les guidaient." Ils y montent munis de crampons, cordes, et bâtons
  • "D’autres habitants des communautés montagnardes étaient réquisitionnés pour installer sur les sommets des « jalons » : signaux permettant les visées de loin, composés d’un tronc d’arbre de 10 à 15 mètres de hauteur, et d’un drap blanc formant « bannière »."
  • 2 ascensions préparatoires de reconnaissance (préparation) et deux ascensions (installation de la station des officiers et des jalons) sont nécessaires pour procéder à la géodesie primaire, soit 4 ascensions en tout
  • Une base plane est établie dans la plaine pour établir la triangulation de référence (ex: dans la pleine de Mont-Dauphin) : espace plan pour avoir une base de référence pour la mesure pour tous les autres points. On dresse point de géodesie primaire, puis secondaire, puis tertiaire , à chaque fois on mointe sur ces points hauts.
  • Sur les cartes, le Signal est matérialisé par une barre verticale surmontée d'un cercle et d'un cercle à la base (un trou), l'ensemble matérialisant le Tronc d'arbre munis de draps pour les signaux.

Bourcet à ordre de se raccrocher aux bases de Cassini, qui lui ne s'est pas occupé du Haut Dauphiné (ses équipes se sont arrêtés à embrun et Grenoble). Pour rappel, le vaste projet de cartographie du royaume demandé par Louis XIV est encore en cours : lancée suite à la création de l'Académie des Sciences par Colbert, le Roi Louis XIV ordonne à l'Académie de « dresser une carte de toute la France avec la plus grande exactitude possible » On doit aux Cassini une carte qui fera référence, bien que moins précise que celle de Bourcet : apparaissent le Méridien de Cassini à la verticale de Paris (la méridienne de Paris, allant de Dunkerque à Perpignan, travail de Cassini I et Cassini II et terminée en 1718), et y sont tracés sur cette base les parallèles et tout le canevas géodésique de la France.  La carte des principaux triangles de Cassini sera terminée en 1744, avant que ne soient opérée une triangulation complémentaire entre 1745 et 1783, pour avoir un maillage du pays quasi définitif en 1783 (une carte de France couverte de plus de deux mille triangles -réseau primaire et secondaire)

Ce relevé topographique de Cassini se poursuit dans les Alpes lorsque Bourcet lance la sienne. Pour certaines parties de la carte, Bourcet se sert des signaux, des mesures et de la triangulation mise en place par Cassini pour la zone entre Grenoble et Embrun, pour une carte commencée en 1750. A priori, Bourcet est convaincu que le Viso est le centre des Alpes !

En 1756, Bourcet est nommé Directeur général des fortifications du Dauphiné le 1er janvier, Commissaire principal du roi pour le règlement des limites sur les frontières du Dauphiné, de la Provence et de la Bourgogne. A noter qu'il vouait une dévotion particulière au sanctuaire de Notre-Dame du Laus, où son coeur repose dans l'un des piliers de l'abside de l'Eglise.

James David Forbes, géophysicien, glaciologue et alpiniste écossais qui fut le premier à faire le Tour du Viso la connaissait, puisqu'il la cite dans le chapitre consacré au Dauphiné dans "Norway and its glaciers" (Edinburgh, 1853), où il fait l'éloge de la Carte du Haut-Dauphiné de Bourcet, publié en 1758, qu'il utilise pour la connaissance de la topographie du pays : "a most admirable and faithful map of Dauphiné" et "extremly clear, and its fidelity makes it invaluable to the traveller"

 

Les ascensions de 1851-1853

Entre Bourcet et 1853 , plusieurs révolutions technologiques surviennent pendant la révolution française : l'avènement du mètre (en remplacement de la toise), et l'apparition de la méridienne comme nous l'avons vu. C'est aussi la période où la science et plus spécifiquement les connaissances géométriques avancent, avec deux nouveautés qui améliorent les relevés géodésiques :

  • l'instrument de mesure Cercle répétiteur de Borda (imaginé par Jean-Charles de Borda et perfectionné par Étienne Lenoir), instrument de mesure des angles pour lever des plans : cercle de Borda dit est dit "cercle répétiteur de Lenoir" fin 18ième. Borda adapte son invention à la géodésie, et c'est cet instrument qui est utilisé pour les premières mesures de triangulation, après avoir été utilisé en astronomie par Cassini I. Il remplace le quart de cercle mobile qui était beaucoup moins précis.
  • Méthode de Moindre carré  de l'allemand Carl Friedrich Gauss (1795/1809/1829) , du français Adrien-Marie Legendre (1805) et de l'américain Robert Adrain (1808)  la méthode permet d'ajuster les approximations (gestion des biais)

Napoléon 1er à besoin de cartes précises. En 1808, Napoléon Ier décide d'établir une carte destinée à remplacer celle de Cassini. L'Etat Major réalise la carte générale de la France dite carte de l' "Etat Major". Les travaux visant à établir cette carte militaire s'étalèrent entre 1817 et 1866?  Elle fut en réalité établie en plusieurs échelles, mais la carte principale publiée à partir de 1833 était à l'échelle 1/80 000ième.

En ce qui concerne les Ecrins, dès 1820 des géographes suisse et géographe français avaient déjà mesuré la Barre des Ecrins depuis le Tabor. Le Haut-Dauphiné est ensuite exploré par les ingénieurs qui procédaient au levé de la carte d'Etat-Major. C'est le capitaine Adrien Durand qui a eu la lourde et épuisante tâche de lever le massif des Ecrins. Il sait très bien où se situe le sommet des Ecrins, et le grand Pelvoux et la Meije. En effet, le Capitaine Durand, polytechnicien spécialisé en géodésie et triangulation, a eu pour mission de relever le territoire du Sud Est de la France pour le compte du ministère de la Guerre.  En 1828, il entre en Vallouise avec l’intention de recruter deux « guides » afin de le conduire au sommet du Pelvoux. Il a d'abord envisagé de gravir la Meije mais il l'a trouvé trop excentrée. Il écarte aussi la Barre des Ecrins car car jugée peu propice à l’établissement d’un campement de 5 mètres de diamètre, la construction d’un signal et l’installation de son théodolite (instrument de triangulation). Durand fait la première ascension du Pelvoux en 1828, avant de revenir en 1830 avec ses instruments, des vivres, en compagnie de ses guides et aidé par des porteurs, pour établir son signal à la cime de la Pointe Durand (3932m), la plus haute cime de la Barre des Ecrins. Quelques années plus tard (1848), la plus haute pointe sera établie à la Pointe dite « Puiseux » (1848), 11m plus haut, soit 3943m.

Pour la connaissance précise de la géographie interne du massif et la fixation de la toponymie, il faut attendre les travaux de Paul Guillemin, qui publia une carte du massif du Pelvoux en 1879, et de Henry Duhamel, avec la carte qui illustre le Guide du Haut-Dauphiné, en 1887.

La carte est donc un secret militaire, elle est dérobée du regard : les cartes de l'Etat Major et celles de Bourcet seront oubliées car elles sont secret défense. Mais les premières ascensions sont réalisées donc bien avant les anglais, pour des besoins militaires. Et ces ascensions permettent aux militaires de mieux comprendre comment sont nées les Alpes, à force d'être sur le terrain. C'est ainsi que les 7 Merveilles du Dauphiné sont détectées. Certains proposent même de renommer la  6ième merveille du Dauphiné pour la situer au dessus de Château Queyras : c'est la Casse Déserte.

 

Mais pourquoi donc les Anglais ont annoncé être les premiers?

Les Anglais sont littéralement tombés amoureux des sommets des Alpes, qu'ils appelaient des "Lofty summits" ("qui commandent l'admiration et qui est grand"). D'ailleurs ils fondent en 1857 le premier Club Alpin au monde ("Alpine Club"), qui propose une vision de l’alpinisme comme étant une activité exempte de règles et de régulations, à vocation aussi culturelle que sportive.

Mais pourquoi annoncent-ils être les premiers ? En réalité ils ne l'ont pas décrété, mais les événements se sont emballés pour eux. Car les deux récits de Whymper et de Moore n'indiquent pas que l'ascension des Ecrins sont une première, mais les publications anglaises puis françaises ont attribué très rapidement à la cordée de Whymper le mérite de la première ascension.

En réalité, il faut se replonger dans le contexte de l'époque : suite à la première ascension du Mont Cervin (14 juillet 1865), qui s'est accompagnée d'un accident tragique, les ascensions sont stoppées. Les alpinistes Anglais doivent donc justifier pourquoi ils se rendent dans les Alpes. C'est là qu'apparait "Nous sommes les premiers ", afin de rationaliser leurs actions. Ce processus de réécriture de l'alpinisme a gommé les premières ascensions, quand bien même ils savaient ne pas en être les précurseurs. Le responsable de cette réécriture de l'histoire semble être Coolidge, qui critique les cartes d'Etat Major "ce sont des réduction, elles sont fausses".

 

Et les habitants dans tout cela?

Nul doute que les habitants locaux n'ont pas attendu les militaires pour aller explorer les sommets. Ils les guident d'ailleurs. Et cela se vérifie aussi côté Italie pour l'ascension du Viso d'après les recherches italiennes actuellement en cours.

 

Bref, une conférence riche et bien intéressante, qui remet en cause un paquet de certitudes ancrées dans les consciences, à commencer par la date de première ascension du Mont Viso: une autre histoire des Alpes est en train d'être re-découverte ! Vous trouverez sur le site vallouise.info le communiqué le 15 Août par nos 4 chercheurs, qui vous donnera des détails supplémentaires. En tous cas, on ne peut que saluer cette initiative. Chapeau bas Messieurs !

Crédit photo de la pointe du Viso de Bourcet : Olivier Joseph / Paul Billon-Grand

Tous les commentaires (1)

 
  • marc
  • 21/10/2016 10:31
A noter qu'une nouvelle étude est parue aux Editions du Fournel le 17 octobre dernier et qui contredit partiellement l'étude d'Olivier Joseph et Paul Billand Gand : "Des ascensions oubliées" Michèle Janin-Thivos et Michel Tailland, deux historiens de l'histoire moderne et contemporaine. Ils tenaient à réhabiliter Whymper "pour les enfants de Vallouise". Ils ont déterré d'autres archive qui prouveraient que les officiers géographes ne sont pas monté partout, mais on plutôt fait des mesures depuis le bas... Des querelles d'historiens à suivre et qui feront avancer la connaissance pour tous. Espérons qu'ils se réconcilient !